Que pourraient encore vouloir les femmes en ce 8 mars ?
La question revient régulièrement, comme si l’essentiel des combats féministes avait déjà été gagné et qu’il ne restait plus que des revendications marginales. Elle se pose bien sûr dans les divers milieux où le patriarcat triomphe encore ouvertement, mais aussi, de façon plus étonnante, au sein même de certaines associations ou groupes féministes.
Alors qu’une guerre intestine virulente oppose trop souvent les féministes, les avancées arrachées ces dernières décennies suscitent ce que les observateurs et connaisseurs des sciences sociales appellent un « retour de bâton ». Examinons donc la situation de plus près.
Force est de constater que de profondes fractures idéologiques séparent celles qui, selon leurs propres mots, « n’ont rien contre les hommes » et se veulent des féministes modérées — soit les libérales — et celles dont la radicalité et le désir de revanche consisteraient à produire de la déconstruction chez les hommes : là seraient rangées les matérialistes, les intersectionnelles et tant d’autres composantes du mouvement féministe.
Disons-le clairement : cette distinction est loin d’être pertinente, et nous autres féministes corses d’A Manca en appelons à l’unité stratégique dans l’action. Derrière la prétendue modération se cache bien souvent une réticence idéologique face à l’ampleur des transformations nécessaires. Derrière l’accusation de haine des hommes se trouve en réalité une critique de la lutte contre le patriarcat que certains ou certaines préfèrent caricaturer pour mieux la disqualifier.
En effet, comment parler de modération lorsqu’il s’agit de conquérir les droits et le rôle social que l’on refuse obstinément aux femmes depuis des millénaires, parfois au moyen de la violence ? Peut-on être modérément égales ?
Quel positionnement sage et modéré permettrait d’arracher ce que de nombreux cycles de mobilisations, aussi intenses que réitérés à travers les âges, n’ont pas réussi à obtenir ?
Comment espérer la mort du patriarcat et le triomphe de l’égalité en oubliant la puissance du système capitaliste, qui fait des femmes les premières précaires dans des secteurs comme le tourisme, les loisirs, la santé ou l’éducation ? Comment rêver à l’effondrement du patriarcat sans éduquer les garçons de manière diamétralement opposée à la tradition ?
Car le patriarcat ne se limite ni aux mentalités ni aux comportements individuels. Il est inscrit dans des structures sociales, économiques et politiques qui organisent durablement les inégalités. En Corse comme ailleurs, ces mécanismes prennent souvent la forme d’une précarisation accrue des femmes, d’une invisibilisation de leur travail et d’une sous-représentation persistante dans les lieux de pouvoir.
Éduquer les garçons, s’opposer au virilisme chez les hommes de tous âges, tout en reconnaissant la solidarité de nombreux hommes engagés dans ce combat : tel est le défi d’un féminisme corse. Il se heurte également au contexte d’une montée d’identitarismes religieux cherchant à remplacer une religiosité populaire traditionaliste déjà problématique.
Là réside la nécessité d’un féminisme qui ne peut être source de rupture avec l’oppression que s’il est unitaire, ancré dans son territoire et capable de distinguer et de nommer clairement son adversaire : le patriarcat.
Alors que cette guerre intestine inutile nous prive de force et que nous nous perdons en faux débats nourris par des questions mal posées, la bête renaît de ses cendres.
Les remises en cause de conquêtes fondamentales comme le droit à l’avortement se multiplient dans des pays dits démocratiques, comme la Pologne ou l’Italie, sous l’effet de gouvernements conservateurs ou néofascistes. Dans les établissements scolaires, les adolescents influencés par des contenus néoréactionnaires sur les réseaux sociaux cultivent plus que jamais le virilisme. Dans le même temps, les violences et attentats inspirés par l’idéologie masculiniste apparaissent désormais en Europe, jusque dans l’école, sans pour autant susciter la réaction politique urgente qu’ils devraient appeler.
Plus saisissant encore, certains acquis comme la parité en politique, obtenue en France en 2000, se voient largement minorés par la réalité du terrain. Ce qui semblait acquis et consolidé se délite.
Ainsi, en ces semaines d’élections municipales, bien des listes dans les villages de Corse ont eu du mal à matérialiser la parité. Combien de rôles de gentilles potiches sont encore assignés à ces dames ? Combien de figurantes ?
Quant aux têtes de listes femmes, pensez-vous vraiment qu’elles soient à parité réelle avec leurs homologues masculins ?
Alors que d’aucuns vivent l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution française comme la panacée, l’acmé des combats féministes, qu’en est-il du front de l’égalité face au travail ? Les femmes gagnent toujours, en moyenne, près de 20 % de moins à diplômes et compétences égales. Nihil novi sub sole.
Et que dire de la prise en charge sanitaire des enfants ? Selon de récentes études, elle incombe encore à près de 80 % aux femmes, qui dans le même temps négligent leur propre santé.
Ces réalités rappellent une évidence trop souvent oubliée : les conquêtes féministes sont réelles, mais elles restent très fragiles et clairement inachevées.
En ce jour de visibilité donné aux luttes, rappelons l’urgence pour les féministes de cesser de s’opposer entre elles et de concentrer leur combat contre les structures patriarcales qui persistent malgré les avancées. Car l’égalité ne se décrète pas une fois pour toutes : elle se conquiert, se défend et se reconquiert sans cesse.
Donne di Manca